Le localier en sursis

Je vous parle aujourd’hui d’un métier de la presse locale écrite qui pourrait bien disparaître : celui de localier.

Raconter la vie d’un petit pays, la vie au bout du chemin, la vie du village, celle du hameau, celle du bourg. Il y aura encore pendant quelques temps des journalistes de proximité, ceux des villes moyennes. Mais les localiers ? Ceux qui vont dans le village pour raconter le feu de la Saint-Jean, chroniquer la foire semestrielle, se faire les échotiers du comice agricole ou de l’ouverture d’un tiers lieu dans un bourg du Boischaut berrichon, ceux qui chroniquent la création d’une association ou sa disparition… Ces localiers-là sont en train de disparaître.

La Montagne du 1er septembre 1939 – Page 4 – Collection Le Centre de la Presse.
La Montagne du 30 juin 2025 – Page 4 – Collection Le Centre de la Presse.

C’est par excellence le journaliste de proximité, celui qui raconte et qui croise le lendemain ceux-là même qu’il a fait parler dans le journal du jour. Un signe : dans les rédactions on ne vous parle plus de localier, mais en usant d’une novlangue on se gargarise du « journalisme de solution » ou « du journalisme de service » ! Donc finalement un journaliste qui n’est plus attaché ou identifiable à un territoire. Cela se traduit de deux manières dans le support de presse écrite : premièrement la diminution des paginations pour noyer un traitement d’un territoire donné dans un édition élargie où le micro-territoire se dilue et disparait. Deuxième conséquence de cette dilution, la disparition du localier chargé d’un micro-territoire avec la fermeture de l’agence locale et son rattachement à une rédaction lointaine. Mais les locuteurs de la novlangue du journalisme ont aussi inventé le média du village-monde, ils vous disent qu’on peut tout traiter en étant loin puisqu’on peut même télétravailler depuis sa résidence sous les tropiques (ou ailleurs) et faire de la visio pour tout dire et tout voir, même sans jamais avoir mis les pieds dans les lieux qu’on est censé évoquer.

Comme l’écrivait un vieux maître en journalisme du CFPJ[1] : « Ce sont les « localiers », attentifs à tout, un brin critique parfois, qui donnent aux grandes et petites cités un visage vivant, au-delà des discours officiels. »

La Dépêche du Berry du 17 novembre 1921 – Page 3 – Collection Le Centre de la Presse.
Le Berry républicain du 26 mars 2022 – Page 20 – Collection Le Centre de la Presse.

La mort des localiers procède de la longue liste des morts lentes dans le monde des médias, celle des journaux de presse écrite sur du papier et des éditions locales de ces mêmes journaux. Sans doute suis-je déjà dans l’histoire du journalisme et du journal, l’histoire d’un monde qui tourne la page… Celui du quotidien acheté au kiosque ou à la maison de la presse pour lire les pages locales en buvant un café au bistrot de la place, sous l’ombre des tilleuls, à l’heure matinale. Et en ne ratant jamais le billet du localier.

Bernard Stéphan

[1] CFPJ : Centre de Formation Professionnelle des Journalistes

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