Le recul du courrier des lecteurs

Très tôt au lendemain de la Révolution la presse s’est ouverte à ses lecteurs pour répondre à un objectif évident : donner la parole à ceux qui jusque là ne l’avaient jamais eu. Mais c’est au XIXè siècle avec la montée en puissance des journaux que le courrier prend sa place, notamment dans la presse de gauche alors qu’il était plus rare dans la presse de droite. Genre affirmé ; ce qu’on a appelé le courrier du cœur dont La Mode Illustrée est le parfait exemple avec la dernière page entièrement consacrée au courrier des lectrices et la réponse de la rédaction qui apporte des conseils. Au XXè siècle le périodique Confidences va consacrer de nombreuses rubriques aux lectrices qui se racontent.

Une et page intérieure de La Mode illustrée du 16 avril 1916. – Collection Le Centre de la Presse.


Au XXè siècle le courrier poursuit sa structuration avec trois types qui vont marquer les journaux : le courrier du cœur, le courrier des idées et le courrier de l’actualité. Ce sera bien sûr l’exemplaire courrier de Libération qui a montré dans ses débuts une très grande richesse parce que le ton était totalement nouveau, le courrier parlait comme la rue, comme au bistrot. Dans les premières années de Libé le courrier était comme des confettis qui émaillaient le journal et à partir de 1973 a été structuré en rubrique. Pendant longtemps dans Libé le courrier n’était pas coupé, il y a de longues lettres qui racontaient des tranches de vie. Elles étaient de deux ordres, émotives elles racontaient les gens, ou participatives, elles contribuaient à un débat. Souvent contre-champ, le courrier des lecteurs a joué le rôle d’interpellateur des rédactions. Encore faut-il qu’il ne soit pas réduit à la portion congrue, ce qui est la tendance prise depuis une vingtaine d’années. Certes certains journaux le maintiennent, en cohabitation avec la rubrique du médiateur, c’est le cas de Sud-Ouest dans une page hebdomadaire.

Libération du 22 octobre 1977 – Collection Le Centre de la Presse.

Est posée la question de la signature des courriers. La plupart des journaux ne donnent désormais que le prénom de l’auteur. De même d’ailleurs pour les micros-trottoirs de la rue dans les médias audiovisuels. Cette forme d’anonymisation fait du lecteur participant un alibi. Comme si son avis n’était qu’un outil d’animation, un décor dans les pages (ou dans les journaux télévisés), le lecteur n’a plus de nom, il n’est qu’un prénom interchangeable. Et d’ailleurs pourquoi aurait-il un nom ? Puisque son avis est « l’avis des lecteurs » mais pas l’avis d’une personne référente. Quelques journaux de la PQR ont une règle qui résiste, publier le prénom et le nom des contributeurs. Ils sont exemplaires. Mais ils sont très rares.
Ainsi donc il y a désormais deux raretés. La première c’est le nom des lecteurs contributeurs. La deuxième c’est le courrier lui-même de moins en moins présent dans la presse.

Une et page intérieure de Confidences du 30 décembre 1938 – Collection Le Centre de la Presse.

Bernard Stéphan

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