Quand les grands reporters de presse écrite s’en vont c’est un moment de ce qui a fait le journalisme du papier qui s’en va. Ainsi récemment avec deux grands disparus ; Jean-Claude Guillebaud et Maurice Denuzière. Le premier avait fait ses débuts à Sud-Ouest avant d’aller au Monde en 1972. C’est à Sud-Ouest qu’il avait obtenu le prestigieux prix Albert-Londres. Maurice Denuzière fit ses premiers pas de journaliste au Progrès de Lyon avant de se faire recruter par Pierre Lazarref à France Soir. Et à partir de 1962 il devint grand reporter au Monde.
Guillebaud fut un globe-trotter comme on en rencontre peu aujourd’hui, jeune il ressemblait à Tintin et en avait tous les réflexes dont celui de parcourir le monde pour le quotidien de Bordeaux. Et pour Le Monde il bourlingua un peu partout, ciselant des reportages sur le théâtre des guerres, des peuples méconnus ou des lieux mystérieux en digne héritier de Joseph Kessel. Il fut l’auteur remarqué d’un feuilleton durant l’été 1979. Il s’était fixé un défi, aller de la Turquie à l’Asie d’Extrême Orient et raconter au jour le jour en livrant chaque nuit au Monde une page sur sa route du jour. Un grand reportage exceptionnel avec la traversée du désert iranien, les rencontres avec les tribus afghanes, l’exploration de Katmandou et de ses rêves d’une jeunesse qui y voyait la cité du nirvana, la Chine mystérieuse, l’Indochine et les traces de ce que fut l’Empire français.


Denuzière devint grand reporter au Monde en 1962. Lui sera très éclectique dans ses centres d’intérêts avec l’univers de l’opéra, les guerres oubliées, les cités thermales, la pollution, etc. Lui aussi est un amateur des sagas et il publiera de longs reportages dont son escapade à bord d’un bus pour traverser de part en part les Etats-Unis en racontant le monde des petits blancs des grandes plaines. Passionné d’histoire, il fera souvent le lien entre le journalisme et la mémoire avec la publication de nombreux livres. Guillebaud et Denuzière sont à considérer comme deux maîtres du grand reportage de presse écrite quotidienne, ce qui est une figure de journaliste de plus en plus rare. La presse quotidienne régionale a quasiment abandonné ce type de profil sauf probablement Ouest-France quant à la presse nationale quotidienne, ses grands reporters de l’écrit se comptent sur les doigts d’une main. Raison de plus pour ne pas oublier quelques-uns des derniers acteurs de ce journalisme-là.


Bernard Stéphan