Le Figaro : 200 ans et toutes ses certitudes

Cette année on fête les 200 ans d’un journal qui aura marqué la France : Le Figaro. Ce qui était au départ une simple feuille est devenue deux cents ans après un des rares quotidiens politiques de la droite française En 1826 c’est une feuille culturelle dont le titre est un hommage à Beaumarchais, le créateur du personnage de Figaro. Et alors la ligne est ainsi définie ; « Journal non politique ». Que de chemin parcouru 200 ans après !

Figaro du 3 mars 1831 – On peut y lire l’un des premiers textes de George Sand : Molinara – Collection Le Centre de la Presse.

La feuille aura une publication qui hoquète ; plusieurs fois arrêtée et relancée. Finalement il faudra attendre le 16 novembre 1866 pour que Le Figaro devienne quotidien sous la direction d’un certain Hippolyte de Villemessant, homme d’affaire, qui fixa ainsi la ligne éditoriale :« Des papiers courts qui racontent Paris à Paris ». Il devient le journal de la belle société quand La Presse et Le Petit Journal tentent de capter le lectorat populaire (quand celui-ci sait lire).

Figaro du 17 mai 1857 – Collection Le Centre de la Presse.


Premier choc politique, c’est en 1871, Le Figaro est interdit de parution par les censeurs de La Commune. Retour le 30 mai. A partir de là le journal devient « Républicain bon teint » et conservateur. Ce qui sera sa ligne…durablement. Pris dans la tourmente de l’affaire Dreyfus, après plusieurs atermoiements, désignant Dreyfus comme le traître en 1894, le journal tourne casaque et devient dreyfusard à partir de 1897. Zola signe plusieurs papiers qui sont de véritables plaidoiries pour le capitaine déchu. Une partie du lectorat de la bourgeoisie anti-dreyfusarde se détourna durablement de « son » Figaro… La chronique du journal passe par le 16 mars 1914. Henriette Caillaux, épouse du ministre des Finances tue d’un coup de pistolet Gaston Calmette, le directeur du Figaro. Affaire de femme fatale, de coucherie, bref le fait divers fera grand bruit jusqu’au procès et à l’étonnant acquittement de la meurtrière.

Le Figaro du 30 novembre 1897 – Collection Le Centre de la Presse.

La période de la guerre de 39-45 se passe en plusieurs phases et au début Le Figaro est dans le ton de la majorité silencieuse, il est pétainiste, plaidant l’unité derrière le Maréchal. Réfugié à Lyon le journal cessera de paraître au moment de l’entrée des allemands en « zone libre » et l’équipe du Figaro se rallie à la Résistance. Ce qui permettra au journal, sous la direction de Pierre Brisson, de reparaître sous son titre à la Libération le 23 août 1944. Fait rare à ce moment-là.

Le Figaro du 23 août 1944 – Collection Le Centre de la Presse.


Le quotidien s’est attaché la collaboration de grandes plumes, on a parlé des « académiciens du Figaro », puisque depuis plusieurs décennies ont collaboré Jean d’Ormesson, Alain Peyrefitte, Jean-François Deniau, Jean-Marie Rouart, Michel Déon, Angelo Rinaldi, etc. Il est vrai que c’est sous l’ère Robert Hersant que Le Figaro Littéraire avait été relancé et que le rendez-vous du jeudi est toujours un temps fort hebdomadaire pour le monde de l’édition.
C’est un journal qui a aussi été marqué par quelques grandes références morales, ainsi François Mauriac qui y publia son bloc note de 1961 à 1970 ou Raymond Aron qui écrivit dans ses colonnes pendant trente ans. Il se consacra surtout à l’international, ouvrant le journal vers le monde en l’expliquant. Ce monde d’ailleurs c’est un héritage du Figaro avec le grand reportage. Il y eut longtemps un mot d’ordre à la rédaction, il était le suivant : « On ne peut pas décrire le monde sans y aller ! » Le premier grand reporter est Pierre Giffard à l’époque d’Hippolyte de Villemessant. On cite aussi Régis Khann en 1911, reporter en Turquie, Jules Valès grand reporter en Finlande, James de Coquet correspondant de guerre en 1940, Max Clos envoyé sur le front de la guerre d’Indochine, Jean Lartéguy sur celui du Katanga en Afrique, Lucien Bodard qui fut longtemps la grande figure du reportage avant d’aller à France-Soir, Jean-Jacques Mevel face à la chute du Mur. La tradition perdure, aujourd’hui le grand reportage est toujours dans les pages pour expliquer le monde, parmi les héritiers des Lartéguy, Bodard ou de Coquet citons Georges Malbruneau spécialiste du Proche-Orient et des pays du Golfe Persique.

Le Figaro du 14 décembre 1981 – Collection Le Centre de la Presse.


La marque du Figaro est évidemment politique. Dans les années soixante-dix avec Robert Hersant à sa tête et l’écrivain-idéologue Louis Powels, Le Figaro et Le Figaro Magazine vont devenir des outils aiguisés d’une droite qui commençait à relever la tête. Le Figaro sera un outil d’opposition à François Mitterrand et à tous les épisodes de la gauche au pouvoir. Le Figaro Magazine ripolina les habits de la bourgeoisie et de l’élite bon genre pour en faire un média de la société chic et morale au service de « la caste » comme disait James de Coquet. Avec le XXIè siècle le Figaro n’a guère changé sur le plan éditorial. Il s’est au contraire contracté sur son idéologie historique, adhérent de plus en plus à une droite décomplexée et assumant la porosité entre droite et extrême droite. Si on en croit un vieux message du Figaro, le journal « est libéral et conservateur ». Il n’a guère changé sauf à être un peu moins libéral et davantage conservateur au moment de ses deux cents ans.

Premier numéro du Figaro magazine du 7 octobre 1978 – Collection Le Centre de la Presse.
Premier numéro de Madame Figaro de mai 1980 – Collection Le Centre de la Presse.

Bernard Stéphan

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