C’est un livre qui a attiré mon attention pour cette chronique de mars. Ecrit par un professeur de l’université de Laval au Québec, Guillaume Pinson, l’ouvrage intitulé L’adieu au journal (CNRS Editions) dresse un original constat de fin d’une époque, celle du journal papier. Renvoyant désormais aux archives et à la mémoire du média imprimé, ce qui tombe bien avec Le Centre de la presse…

L’auteur agit d’abord comme le laudateur du journal papier, un support qui dit-il a été un extraordinaire outil de sociabilité. Pas besoin de rappeler que c’est le journal qui a forgé la République et que c’est aussi le journal qui a permis (comme on dit aujourd’hui) de « faire société ». Regardant ce passé Guillaume Pinson montre bien que c’est le journal papier qui installe la presse de masse au XIXè siècle et va précéder les autres grands supports de l’information qui viendront au XXè et XXIè siècles ; la radio, la télévision, internet et les réseaux sociaux.
À la fin du XIXè siècle le journal est le cœur battant de la société, il est visible partout dans la ville par la multiplication des kiosques et sur les trottoirs avec les porteurs-crieurs, il est dans les tableaux des artistes impressionnistes, il est dans les romans; ainsi dans Les Illusions Perdues de Balzac où Lucien de Rubempré est à sa manière le pionnier des reporters alors que dans À la Recherche du Temps perdu de Proust il y a deux cents occurrences de journaux. Le journal s’imposa rapidement en un rite de consommation dans l’espace public, sur les sièges du métro, sous les abris omnibus, à la terrasse des cafés. Mais le relais a été passé puisque la nouvelle consommation de masse de l’info, celle du web et des réseaux sociaux se fait sur les écrans là aussi en public.
Bien sûr le journal a exploité le pouvoir de l’image, on évoque toujours Paris Match, mais le pionnier en la matière fut L’Illustration, hebdomadaire d’information qui commença avec des dessins fait à la gravure sur bois avant d’être pionnier de l’usage de la photographie. L’auteur évoque tout le vocabulaire des sons qui a marqué la presse et ses titres avec les mots cri, échos, parole, propos, qui sont ceux qui dans une analyse d’un siècle et demi de unes sont les plus nombreux.

Mais c’est aussi le journal qui portait le son avant l’heure avec l’exemple fameux du Figaro qui proposait de reproduire la musique en publiant une fois par semaine des partitions musicales qui suivaient souvent l’actualité de la programmation des concerts dans les salles parisiennes.

Suivant une étude minutieuse de la chronologie, Guillaume Pinson évoque les grandes charnières du temps des médias. Pour lui il y a l’âge d’or du journal qui occupe tout le terrain de la seconde moitié du XIXè siècle et les deux premières décennies du XXè, suit une inflexion avec l’arrivée du gramophone, une autre inflexion avec la radio, une autre avec le cinéma et en particulier le cinéma parlant qui permet de projeter les « actualités » qui précédaient le film, une autre avec la télévision, une autre avec internet, une autre avec les réseaux sociaux. Autant de « ruptures technologiques » qui sont aussi des coups portés au journal papier. Alors après le règne du journal quoi ? La réponse si on en croit Guillaume Pinson n’est pas évidente. Ainsi écrit-il nous allons produire « quelque chose qui est encore, pour nous, impossible à discerner, un peu comme les hommes et les femmes de 1830 étaient incapables de voir qu’un jour, tout le monde plongerait, avec avidité, dans le récit produit par ce miracle de technologie, plein d’émotions, de sons et de visions du futur, qu’était le journal ».

Bernard Stéphan