Le retour des grands reporters

Ainsi va la presse. Les grands reporters sont de retour. Deux récents textes nous renvoient à Albert Londres, à Lucien Bodard, à Joseph Kessel. Dans une tribune dans Libération du 20 mars dernier Hervé Brusini, journaliste, président du prix Albert-Londres, écrit que depuis le 28 février, date du début de la guerre contre l’Iran le grand reporter « a en quelque sorte été convoqué à l’avant- poste éditorial ». Et ajoute-t-il « la fièvre du monde est aussi celle du reporter. D’ailleurs ce dernier est né en grande partie avec la guerre ». Ainsi donc Albert Londres en 1914, alors journaliste inconnu, qui sur le front raconta le bombardement de la cathédrale de Reims dans Le Matin et en 1915 dans une série de grands reportages publiés dans Le Petit Journal rapporta l’actualité du front des Dardanelles, de la Grèce et de la Serbie. Autre grande série d’Albert Londres, c’était en août 1923 sur le bagne de Cayenne dans Le Petit Parisien.

Le Matin du 21 septembre 1914 – On peut y lire le 1er article signé d’Albert Londres – Collection Le Centre de la Presse.


Pour Hervé Brusini ; si le grand reportage revient en grâce aujourd’hui c’est que le journalisme de commentaire ne suffit pas, il faut d’abord le journalisme des faits. Et les faits on ne peut les raconter que si on va sur le terrain. Un des premiers grands reporter fut Henri de Lamothe qui travaillait pour Le Temps au début de la IIIè République et fut missionné pour aller couvrir en 1875 l’insurrection de la Bosnie-Herzégovine contre les Ottomans. En mars 1881 le grand reporter Pierre Giffard fait vivre à ses lecteurs la société d’Athènes qui prépare elle aussi une guerre contre les Turcs. Mais tout avait commencé outre-Atlantique avec les premiers grands reporters pendant la Guerre de Sécession. Le pionnier des pionniers étant Mathew Brady à qui l’on doit, avec son équipe d’opérateurs, des milliers de clichés.

Extrait du Figaro du 23 mai 1887 – On peut y lire un article de Pierre Giffard – Collection Le Centre de la Presse.


Autre journaliste qui se penche sur le reporter, c’est Pierre Hasky, chroniqueur de politique étrangère de France-Inter qui dans son récent livre intitulé Une terre doublement promise (ed. Stock) voit là aussi la place majeure du reporter pour dire la vérité sur la situation à Gaza. Pierre Hasky a été président de RSF (Reporters sans frontières) et a ce titre il a vu de près les reporters arrêtés, emprisonnés et certains tués. Il a eu aussi le prix Kessel et est un peu un héritier du maître. Pierre Hasky a vécu en Israël et en Palestine, au plus près tous les soubresauts de la guerre et de la paix de ces quarante dernières années. C’est un témoin sur le vif et à ce titre dit-il, le grand reporter est devenu le personnage clé pour comprendre. Et Pierre Hasky revient au temps des pionniers puisqu’il raconte qu’un des premiers grands reporters à Gaza et à Hébron en 1929 s’appelait… Albert Londres. Mais d’autres noms reviennent sous sa plume. Ainsi écrit-il « quand j’étais jeune celui qui m’inspirait le plus était Jean Lacouture, parce qu’il avait cette spécificité qu’il était à la fois journaliste et écrivain. »

Extrait du Petit Parisien du 5 mai 1924 – On y retrouve un reportage d’Albert Londres – Collection Le Centre de la Presse.


Le grand reportage a aussi une autre fonction, rendre confiance à l’égard des journalistes. « Trace d’humanité, écrit Hervé Brusini, le reportage a cette fonction si simple et complexe d’établir les faits. » Voila qui devrait inciter tous les marchands qui réduisent la presse à quelques feuillets et l’information à quelques talk-shows à réfléchir…

Bernard Stéphan

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