La carte de presse a 90 ans.

L’anniversaire mérite un signalement sur ce site. En effet, la carte de presse a profondément marqué les médias au XXè siècle. Il s’agit de la Carte d’Identité Professionnelle des Journalistes qui fête ses 90 ans cette année. Elle protège les journalistes dans leur fonction et leur action, elle octroie un véritable statut. Et paradoxalement, dans l’histoire de la profession, c’est tardivement que cette carte est arrivée.
Comparé à d’autres pays, la France était en retard et c’est le Front Populaire qui a donné un coup de pouce décisif. C’est dans le contexte de la montée des régimes dictatoriaux d’extrême droite en Europe, dans la période d’entre-deux-guerres, que la profession voit le danger, danger pour elle-même, danger pour les démocraties, que la mise en place d’un statut des journalistes est alors une urgente nécessité. Un député de l’Aube, Emile Brachard, va batailler pour aller vers un statut de la profession. Avant d’être député, il était journaliste, rédacteur en chef du Petit Troyen. Il avait dressé le constat alarmiste et sonné le tocsin dans une longue lettre à tous ses collègues parlementaires. On y lisait notamment ceci : « Autour de nous, tout croule en Europe, la liberté est en lambeaux, la presse est asservie, les journalistes sont devenus des fonctionnaires au service du pouvoir. Puisque notre pays reste une des dernières terres libres, sachons comprendre que la liberté n’est pas un absolu qui existe en soi, mais que, s’il est toujours héroïque de la conquérir, il ne faut pas moins de courage pour la garder ».
C’est ainsi qu’est présentée et votée la loi qui définit le « journaliste professionnel », crée la carte d’identité professionnelle attribuée par une commission nationale de professionnels, paritaire (patrons et salariés), et assure (en principe) la liberté d’expression de celui qui en est titulaire.
Il est intéressant d’explorer les archives de la commission, on y trouve beaucoup d’anonymes et quelques célébrités. A l’instar de Colette qui est connue comme romancière certes, mais fut journaliste. Elle fut chroniqueuse judiciaire dans Le Matin en juin 1912. A partir du 5 septembre 1914 elle livre une série d’articles sur l’état d’esprit de la France dans la guerre dans les colonnes de Paris-Soir, journal où elle écrira très souvent de 1938 à 1940.

Article de Colette dans Le Matin du 10 juillet 1915 – Collection Le Centre de la Presse.


La première femme à obtenir la carte est Lucie Hirigoyen qui a été rédactrice dans des titres aussi divers que Le Petit Parisien, La Presse Libre d’Alger, La Femme Chic. Autre grande figure féminine, Louise Weiss, combattante pour la cause des femmes et pour l’idéal européen, rédactrice en chef du journal clandestin La Nouvelle République. Journaliste, elle obtient sa carte en 1947 sous le n° 10593.Ce numéro est attribué au journaliste avec sa première carte et il va le suivre toute sa vie professionnelle, y compris si le retraité qui a plus de 30 ans de carrière demande sa carte de journaliste honoraire.

Rubrique de Lucie Hirigoyen dans Le Matin du 25 mai 1941 – Collection Le Centre de la Presse.


La statistique annuelle de l’attribution de la carte permet d’avoir une bonne vision du tableau de la profession. Ainsi en 2025 il y avait en France 34784 journalistes dont 1858 premières attributions. Les hommes sont encore légèrement majoritaires avec 51,1% de la profession. Jusqu’à la fin des années 1970, les journalistes de presse écrite ont été ultra-majoritaires. Depuis le début des années 1980, année après année leur nombre recule au profit des journalistes de l’audiovisuel et plus récemment des nouveaux médias dont tous les sites internet d’information.
La carte est une reconnaissance d’une profession, elle valide un statut qui est (ou doit être) celui de l’exercice sans entrave du métier de journaliste. Plus que jamais la profession, qui n’a jamais été autant attaquée, doit considérer cette carte comme un garde-fou nécessaire.

Bernard Stéphan (journaliste honoraire, carte professionnelle n°48016)


Complément d’enquête

Il y a eu un avant. Quand on effectue des recherches avant 1935 dans les revues et journaux, on retrouve trace d’une « carte de presse » dès 1880,avant même la loi sur la liberté de la presse de 1881.

Pour preuve ce petit article paru le 7 septembre 1880, dans l’hebdomadaire Le Petit Caporal intitulé « Les cartes de presse ».

Le Petit Caporal du 7 septembre 1880 – Collection privée.

Autre papier intéressant paru dans Gil Blas le 10 juin 1907 intitulé « Voulez-vous être journaliste ? »

Gil Blas du 10 juin 1907 – Collection privée.
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