L’historien Marc Bloch qui vient d’entrer au Panthéon fut un précurseur en matière d’étude et d’explication du phénomène des fausses nouvelles et fake news avant l’heure, en s’appuyant sur son expérience de la Grande Guerre.
Il avait d’ailleurs anticipé puisqu’on lui connait cette phrase prononcée avant le premier conflit mondial : « La plupart des hommes, plutôt que de rechercher la vérité qui leur est indifférente, préfèrent adopter les opinions qu’on leur apporte toutes faites. »
Combattant de la guerre de 1914-1918 en Argonne, au Chemin des Dames, il avait vécu directement ce qu’on a appelle « le bourrage de crâne » en lisant la presse des quatre années de la Grande Guerre et en analysant le phénomène des articles de propagandes que publiaient nombre de journaux. Il avait écrit en 1921 un très long article (40 pages) dans La Revue de Synthèse Historique intitulé « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre ».
« La première victime de la guerre, c’est la vérité. » Cette phrase que l’on attribue à l’écrivain Rudyard Kipling trouve toute sa démonstration dans l’étude de Marc Bloch. Il montre que la fausse nouvelle, à plusieurs reprises, s’éloignant du simple fait, va être reprise par une sorte d’appropriation populaire, on en fait même des chansons et certains faits totalement imaginaires vont ainsi courir toute la guerre pour se forger comme des légendes. Rumeurs et fake news circulent forcément avec des outils de transmission, pendant la grande guerre ce sont les grands journaux qui ont une diffusion massive.

Sous l’édito de Gustave Hervé, un dessin de Raoul Vion dans lequel il est indiqué que le curé de Moineville aurait été coupable d’avoir crié « Vive la France ! » et pour cela d’être mort sous les balles des Allemands. Cette nouvelle était finalement fausse, ou du moins la victime n’était pas le curé de Moineville. Le quotidien Le Temps précise en effet dans un entrefilet du 19
août 1914 : «La Semaine religieuse de Nancy signale que c’est par suite d’erreur de transmission que l’abbé Gillet, curé de Moineville, en ce diocèse, a été mentionné, comme fusillé par les Allemands aussitôt le début des hostilités. On a lu « Moineville » pour « Moyenvic » et il s’agissait de l’abbé Hennequin, ancien curé de Moyenvic, curé de Marthil, au diocèse de Metz, qui fut fusillé à Moyenvic par les Allemands, tout au début des hostilités. L’horreur de l’acte demeure la même. »
Mais les outils se démultiplient ensuite avec en particulier le rôle des chansonniers qui sont des colporteurs de la rumeur passée alors par l’oralité. Marc Bloch qui était sous-officier et officier en 14-18 a été confronté directement aux effets des fausses nouvelles dans les tranchées, dans les casemates de première ligne, auprès des hommes qui cherchaient toujours une lueur d’espoir.
Ainsi quelques exemples du bourrage de crâne avec Le Midi Socialiste du 5 octobre 1914 qui titre « Le Kaiser ne dort pas », autant dire que l’Allemagne n’est pas prête… Ainsi à la Une du Populaire du Centre du 4 novembre 1914 ce message en faux espoir : « Progrès sur tout le front ». Toujours dans le Populaire du Centre des 6 et 7 janvier 1916, pas un mot sur les très violentes attaques allemandes sur le front de Champagne qui ont eu lieu le 4 janvier.
C’est le très réactionnaire Léon Daudet qui porte lui-même les fake news et qui écrit le 12 décembre 1916 dans L’Action française pour raconter que le lait et le potage de la société Maggi sont aux mains des allemands et des juifs !

Dans l’été 14, beaucoup de journaux colportent cette idée que l’armée allemande est « une armée de pacotille » ! Même Le Figaro du 10 août 1914 soutient que « les patrouilles isolées (allemandes) se rendent pour obtenir des aliments ». Et cette supposée confidence d’un poilu rapportée par Le Matin du 17 août 14 : « Quand je pars en expédition, je ne prends plus mon fusil, je prends une tartine et tous (les allemands) me suivent ». Le 17 août L’Intransigeant écrit même : « Nos soldats ont pris l’habitude des balles allemandes, en effet elles éclatent mollement en l’air et tombent en pluie de fer inoffensives (…) »

Plus que jamais aujourd’hui l’étude de Marc Bloch est d’actualité. La presse écrite n’est plus l’outil de bourrage de crâne, mais elle a été massivement remplacée par tous les outils du numérique. Raison de plus pour se battre pour une information fiable, vérifiée et contradictoire.
Bernard Stéphan