Il y aurait donc un lien entre le recul de la présence de la presse de proximité et la montée de l’abstention aux élections. Ce sont plusieurs études menées par diverses universités et organismes aux Etats-Unis et en France qui viennent de le dire. Elles s’appuient notamment sur la disparition massive de la presse locale dans les comtés d’Amérique depuis une vingtaine d’années.

Soyons clairs, ce qui se passe aux Etats-Unis est à l’œuvre chez nous. Avec en particulier la multiplication des plans d’adaptations, plans de départs, plans dits de « modernisation » dans les groupes de la presse écrite régionale en France. Après le groupe Centre-France-La Montagne qui a annoncé la suppression de plus de 120 emplois, après le groupe Sud-Ouest, le 22 juin dernier c’était le groupe EBRA (Le Dauphiné libéré, Le Bien public, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Progrès, L’Est républicain, Le Républicain lorrain, Vosges Matin, L’Alsace et Les Dernières Nouvelles d’Alsace) qui a dévoilé un plan de départs ciblant 400 postes. Ce phénomène ne touche pas que la seule presse écrite. Le 24 juin dernier, la direction de CMA Media a annoncé la mise en vente de ses neuf chaînes de TNT locales (BFM Lyon, Marseille Provence, Grand Lille, Grand Littoral, D’ici Toulon Var, Nice Côte d’Azur, Alsace et Normandie).
Cette situation renvoie à l’affaiblissement de la presse locale, la fermeture de nombreuses agences, la réduction drastique du nombre de correspondants locaux, la baisse de la pagination des journaux, l’abandon des micro-locales dans le traitement de l’information et la montée en puissance des déserts informationnels. Certaines communes, de plus en plus nombreuses, n’apparaissent plus dans l’actualité locale portée par les journaux.

Il faut donc se reporter à nouveau à ce qui se passe aux Etats-Unis. De nombreuses études (de la Medill School de Northwestern University, à l’Université d’Illinois State, à l’Université du Dakota du Nord ou encore au Brennan Center for Justice) confirment une forte corrélation entre déserts médiatiques et montée en flèche de l’abstention aux élections. Les territoires qui ont conservé des médias locaux actifs « présentent souvent des niveaux plus élevés de participation électorale, de cohésion sociale et de mobilisation citoyenne », écrit la Fondation Jean Jaurès dans son rapport intitulé « Vers les déserts médiatiques en France ».

On sait que lorsque l’info disparait, il reste la rumeur. Les réseaux sociaux prennent le relai avec tous les travers qui sont les leurs. Toutes les études, aux Etats-Unis et en France montrent « un lien central et structurant entre la consommation des médias et l’attachement aux valeurs démocratiques ainsi qu’à l’engagement citoyen. » La responsabilité est sans doute partagée, mais elle relève d’abord des politiques qui ont laissé faire et des financiers qui ont pris le pouvoir dans les médias (y compris dans les journaux de la PQR) depuis une vingtaine d’années.


On a fait croire que le lecteur était un client et que le journal était un produit consommable comme un autre. Et au long du chemin, il y a de moins en moins de lecteurs et de moins en moins de journaux. Et en corollaire de moins en moins de citoyens responsables devant les urnes.
Bernard Stéphan