Série de l'été : Le crime des Huilliers
Que s’est-il donc passé au lieu-dit les Huilliers à Touchay dans le Cher, fin mai 1887 ?
Voici le récit, en quatre épisodes, d’une dramatique affaire à rebondissements qui a bouleversé la population locale en cette fin du XIXe siècle.

Tout commence le jeudi 26 mai 1887. C’est jour de foire à Lignières, il fait beau et il y a foule. À six heures du soir, les gendarmes voient arriver dans leurs bureaux deux habitants des Huilliers (1) de Touchay : Claude Dagois, 61 ans, propriétaire et Jean Hérault, 35 ans, fermier. Ce dernier leur déclare : « En rentrant de la foire, vers deux heures du soir, j’ai été informé qu’un vol d’argent avait été commis au préjudice du Sr Dagois, mon maître. Je suis allé à son domicile où j’ai trouvé sa domestique et un Sr Fromentin qui me firent connaître qu’on avait fracturé un carreau de vitre de la croisée de la chambre à coucher, ainsi que la serrure d’un tiroir de la commode, et qu’on avait volé une somme d’argent assez importante [plus de 4.000 francs] ; ils m’enjoignaient alors de retourner à Lignières prévenir le Sr Dagois. ». Les deux gendarmes décident de se rendre au domicile de la victime afin de constater les faits et de recevoir des témoignages. Dans le même temps, Firmin Fabre, juge de paix de Lignières et son greffier M. Chauveau arrivent aussi sur place. Des témoins sont interrogés. Parmi eux, le jeune Alexandre Hérault, 13 ans, qui leur déclare : « Hier vers midi dix minutes environ, je revenais de faire manger mes dindes qui étaient dans un champ situé à environ 500 m du village, et, en passant devant la maison du Sr Dagois, j’ai entendu frapper un coup dans la chambre. J’ai tourné la tête et j’ai remarqué que les contrevents de la croisée étaient fermés. Sachant que Sr Dagois et sa femme étaient à la foire, j’ai continué mon chemin et je suis venu dans notre cour attendre mon frère Ethienne [10ans] qui était au champ. Je n’ai vu rôder personne. »
Mais le fait divers prend une tout autre tournure quand le 28 mai, en début d’après-midi, le corps du jeune Alexandre est retrouvé au milieu de la fosse des Ormes, à 200m des maisons du lieu-dit.

Des cris de cet enfant avaient été perçus avant midi par deux témoins. Mais ils n’ont pas été entendus du côté des maisons, et en particulier par sa mère, qui inquiète de son absence l’a cherché en vain ; des voisins ont poursuivi les recherches. Parmi eux, François Tirloreau qui va finir par découvrir le chapeau de l’adolescent sur le bord de cette fosse dont l’eau est anormalement trouble. On se rassemble devant la fosse ; le corps est découvert sous l’eau à l’aide d’une perche et remonté à la surface. Il est extrait de l’eau par François Tirloreau, Léonard Généteau et par un certain François Thidet qui semble très intéressé par cette funeste découverte et qui cherche à brouiller les pistes. Sont présents aussi sur les lieux : Jean-Baptiste Martinat (qui a épousé, il y a peu, Adèle Thidet, la fille du Sr Thidet) et François Thomas, 58 ans, maçon à Ids-Saint-Roch.
R : réponse ; D : demande
JUSTICE DE PAIX DU CANTON DE LIGNIÈRES
PROCÈS-VERBAL D’INFORMATION JUDICIAIRE
DÉPOSITION DU 30 MAI 1887
NOM DU TÉMOIN : DESGROLARD MICHEL
L’an mil huit cent quatre-vingt-sept, le 30 mai par devant nous Firmin Fabre, Juge de Paix du canton de Lignières assisté du sieur Gabriel Chauveau greffier de cette Justice de Paix; et procédant en vertu d’une Commission rogatoire de M. le Juge d’instruction de Saint-Amand en date du 30 mai 1887, étant aux Huilliers, commune de Touchay, est comparu le témoin ci-après nommé pour faire sa déclaration sur le fait et circonstances de vol et assassinat dont sont inculpés les nommés Thidet, père et fille.
Lequel témoin, après avoir sur notre invitation, prêté entre nos mains, le serment de dire toute la vérité , rien que la vérité, a, sur notre demande, déclaré n’être parent, allié, serviteur ni domestique des inculpés et a été entendu par nous séparément, hors la présence des inculpés, ainsi qu’il suit:
R: Je me nomme Michel Desgrolard, âgé de 75 ans, propriétaire demeurant à Touchay.
DEPOSITION:
R: Samedi dernier, j’étais dans mon champ des Mérys, à piocher des pommes de terre, lorsque j’ai entendu un cri effroyable.
D: À quel endroit pensez-vous que ce cri a été poussé?
R: Je crois que ce cri a été poussé à l’endroit, ou tout près, du lieu où Alexandre Hérault a été trouvé noyé.
D: À quelle distance vous trouviez-vous de la fosse où on a trouvé l’enfant noyé?
R: À la distance de 250 mètres environ.
D: Quelle heure était-il lorsque vous avez entendu ce cri?
R: C’était entre 11 H 30 et 12 H 00. Midi n’avait pas encore sonné à l’église de Touchay, car je l’ai entendu peu de temps après.
D: Avez-vous entendu plusieurs cris?
R: Deux au moins.
D: Quelle était la nature de ces cris?
R: Ces cris étaient ceux d’un enfant et j’ai bien compris que celui qui les poussaient était vivement tourmenté et recevait du mal.
D: Pourquoi à ces cris n’avez-vous pas accouru à l’endroit où vous les entendiez?
R: Parce que je croyais que c’étaient des enfants qui se battaient entres eux.
Lecture faite…
Les deux signatures.

Extrait de la déposition de Jeanne DAGOIS, 38 ans, femmes de François GROND, cultivateur à Touchay – 31 mai 1887.
R: Le 28 mai entre 11 H 00 et 11 H 45, je me trouvais dans la passée des carreaux occuper à garder mes oisons lorsque deux cris qui se sont succédés sans intervalle ont frappé mon oreille. Ils m’ont paru sortir de la bouche d’un enfant auquel on fait du mal. J’ai été toute émue en les entendant. Ah là! Ah là! Ce sont là les deux cris qui ont frappé mon oreille. Le dernier cri a été poussé d’une voix plus faible que le premier. Ce double cri m’a paru partir de la fosse ou des tailles de la fosse de l’eau de laquelle le jeune Hérault Alexandre a été retiré mort dans la soirée du même jour. Ne me méfiant pas de ce qui se passait alors, je n’ai pas eu l’idée de me rendre auprès de l’enfant qui avait ainsi crié. Je ne puis trop préciser la distance qui existe entre la passée de carreaux où je me trouvais alors et la fosse d’où ces cris m’ont paru partir alors.
Nous invitons le témoin à nous conduire au point de la passée de carreaux où il se trouvait gardant ses oisons quand ces cris ont frappé son oreille et nous constatons qu’un intervalle de cinq à six cent mètres sépare ce point de la fosse.
D: Le second cri que vous avez perçu était avez-vous dit plus faible que le premier. Vous a-t-il paru partir de la bouche d’un enfant qu’on s’efforce de bâillonner ou d’un enfant qui vient d’être frappé violemment?
R: Je ne puis pas dire cela. Il est très difficile de le préciser.
Extrait de la déposition de Étienne MÉCHAIN, domestique à Lignières chez maître Clérault – 1er juin 1887.
R: Le 29 mai dernier, jour de dimanche, j’avais accompagné mon maître, le Docteur Clérault, aux Huilliers, commune de Touchay, et pendant que le Docteur examinait le cadavre du jeune Hérault, j’étais devant la porte de la maison de ce dernier, dans la cour, en compagnie d’un homme, que je ne connaissais pas alors, et que j’ai su depuis être Thidet, père. Dans la conversation cet homme me dit : « Cet enfant n’a pas été jeté à l’eau, il s’y est jeté tout seul par désespoir. Qu’en dit le Docteur Clérault ? ». Je lui répondis : « Je n’en sais rien ». Il ajouta alors : « Dites donc au Docteur Clérault ce que je viens de vous dire, mais dites le lui à lui tout seul, inutile d’en parler aux autres personnes. Ce n’est pas la peine ». Thidet ajouta : »Il y a chez Dagois une vieille cuisinière, elle serait bien capable d’avoir volée l’argent elle-même, de dire que d’autres l’ont fait ».
CONFRONTATION :
Alors nous confrontons avec l’inculpé Thidet père, le témoin Méchain qui persiste en sa présence dans les déclarations contenues dans sa déposition. Après en avoir donné lecture à l’inculpé, nous lui demandons s’il reconnaît l’exactitude des faits qui y sont relatés, et notamment avoir dit au témoin : « Cet enfant n’a pas été jeté à l’eau, il s’y est jeté tout seul par désespoir. Qu’en dit le Docteur Clévault ? Dites-lui ce que je viens de vous dire, mais à lui tout seul. » Thidet père répond : » Puisque ce jeune homme déclare que je lui ai dit cela, je m’en rapporte à lui. Je me souviens bien lui avoir parlé, mais je ne me souviens guère ce que je lui ai dit.
D: En tous les cas vous ne niez pas en principe que vous ayez tenu ces propos ?
R: Non.
D: Quel était donc le motif qui vous poussait de la sorte à insinuer à Monsieur le Docteur Clévault que cet enfant s’était volontairement jeté à l’eau ? Vous étiez donc intéressé à ce qu’un fait semblable fut constaté par le médecin. Et pourquoi cherchiez-vous à entraver ainsi le ministère de l’homme de l’art? Vous pensiez sans doute que vos paroles exerceraient une certaine influence sur sa décision. Encore une fois, je vous le répète, votre attitude le lendemain du crime est plus que suspecte. Les propos que vous tenez sont significatifs et ne tendent pas à faire ajouter la moindre foi à votre innocence contre laquelle milite de nombreuses présomptions.
R: J’ai dit tout cela sans penser à faire du mal.
D: Oh ce n’est pas par ces paroles que vous avez fait du mal si je vous les rappelle en ce moment c’est simplement pour vous dire qu’elles font présumer fortement que vous en avez fait.
R: Je suis innocent.
Le maire, François Roger, rapidement arrivé sur place, requiert un médecin. C’est le docteur Clérault, 70 ans, qui va les rejoindre et constater la mort violente de l’enfant qui a reçu plusieurs coups importants sur la tête. Il apparaît qu’il ait été ensuite jeté à l’eau et poussé vers le centre de la mare. Tous les témoins présents remarquent la trace d’une glissade d’un pied chaussé d’un sabot ferré. L’une des jambes de l’assassin aurait-elle plongée dans l’eau au moment du meurtre ?
Le juge de paix de Lignières et le procureur de la République à Saint-Amand-Montrond sont prévenus. Les gendarmes de Lignières sont très vite sur place.
On récupère rapidement l’arme du crime : un pieu, qui flottait dans la fosse. Il a servi à frapper violemment la tête et à pousser le corps au centre de la mare. Ce « rolon » de bois provient de la barrière d’un champ très proche, appartenant au Sr Thidet…
Le lendemain, dimanche 29 mai, le juge Antonin Thiénard, 33 ans, est missionné par le procureur Paul Delange pour mener l’instruction sur place. Ce dernier l’accompagne. Le même jour, le juge fait appel aux docteurs Clérault et Bonnet de Lignières et Verneuil de Saint-Amand-Montrond pour procéder à l’autopsie de l’enfant. Le rapport s’achève par ces mots : « Enfin nous croyons à la pluralité des assassins, l’un maintenant l’enfant Hérault [en le bâillonnant pour l’empêcher de crier], pendant que l’autre frappait ».
Extrait du rapport des médecins Eugène CLÉRAULT, Paul BONNET et Georges VERNEUIL – 4 juin 1887
1° L’enfant Hérault a reçu sur la tête des coups violents qui ont déterminé une forte commotion de l’encéphale et un état syncopal.
2° L’enfant Hérault après la chute dans la mare a du faire quelques mouvement de déglutition puisque l’estomac contient un peu d’eau – Il ne parait pas avoir respiré (absence de liquide ou d’écume dans les bronches).
La pression exercée sur la bouche par la main gauche de la personne qui le maintenait doit avoir aidé à l’asphyxie.
3° L’enfant ne parait pas avoir cherché avec les mains à s’accrocher ce que semble indiquer l’absence de terre ou de boue sous les ongles.
4° Enfin nous croyons à la pluralité des assassins, l’un maintenant l’enfant Hérault, pendant que l’autre frappait.


À suivre…
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