Série de l'été : Le crime des Huilliers
Rappel : Le 26 mai 1887, un vol est commis à Touchay chez Claude Dagois. Plus de 4.000 francs sont dérobés. Les gendarmes et le juge de paix de Lignières se rendent sur place et interrogent des témoins dont le jeune Alexandre Hérault, 13 ans.
Deux jours plus tard, il est retrouvé mort dans une mare. Tout porte à croire qu’il a été assassiné.
Les soupçons se portent vite sur la famille Thidet, domiciliée ici depuis une dizaine d’années ; elle a globalement une mauvaise réputation sur le territoire. Principaux visés, le père François Thidet, 64 ans, et sa fille Adèle, 24 ans.
François Thidet, interrogé chez lui comme témoin, doit s’expliquer sur divers points troubles. Le dialogue qui suit ressemble déjà à l’interrogatoire d’un accusé :
PROCÈS-VERBAL D’INFORMATION
TÉMOIN : THIDET FRANCOIS
L’an mil huit cent quatre-vingt-sept, le 29 mai par devant nous Antonin Thiénard, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance, séant à Saint Amand, étant en la commune de Touchay accompagné et assisté, comme il est dit en notre procès-verbal de transport, en date de ce jour, est comparu, sur l’invitation qui lui a été verbalement faite de notre part, le témoin ci-après nommé à l’audition duquel nous avons procédé de la manière suivante
Ce témoin a d’abord prêté serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, et après que nous lui avons eu demandé ses nom, prénoms, âge, état, profession et demeure, s’il est domestique, parent ou allié des parties, et en cas d’affirmative à quel degré, et que connaissance lui a été aussi par nous donnée des fait sur lesquels il est appelé à déposer, il a successivement répondu et déclaré ce qui suit
Réponse: Je me nomme Thidet François, âgé de 64 ans, fermier, demeurant aux Huilliers, commune de Touchay.
Demande: Quelle est la somme qui se trouve actuellement en votre possession?
R: 30 ou 4O francs environ.
D: C’est là toute la somme qui se trouve en votre possession?
R: Oui.
D: Où est-elle déposée?
R: Dans un tiroir de l’armoire.
D: Montrez-nous ce tiroir. Le témoin vient avec nous dans sa chambre à coucher et nous montre un porte-monnaie déposé dans un tiroir. Ce porte-monnaie contient un Louis de 20 francs. Alors le témoin dit : « Il y avait ce matin 30 francs, mais mon fils a pu en prendre 10 pour se rendre à Touchay ».
D: C’est là toute la somme que vous avez en votre possession?
R: Oui Monsieur.
Alors nous amenons le témoin dans une pièce contiguë à la chambre à coucher et lui montrons un vase en grès suspendu au plancher de cet appartement et nous lui disons : « Vous venez de nous déclarer que 30 francs seulement se trouvaient en votre possession. En voilà 200 qui se trouvent contenus dans ce porte-monnaie déposé dans ce vase en grès ». Et nous comptons, sous les regards du témoin stupéfait 10 Louis de 20 francs.
Le témoin s’écrie : « Eh bien, je ne savais pas que cette somme était en ma possession.
D: Votre ignorance est inadmissible. Comment pouvez-vous, vous qui en somme êtes le chef de famille, ne pas savoir que cette somme relativement importante est en votre possession?
R: Ma foi je ne sais pas trop qui l’a mise là, peut-être appartient-elle à mon gendre.
D: Alors, il vous est difficile d’indiquer la provenance de cette somme?
R: Non Monsieur, je ne peux pas l’indiquer.
Le témoin est vêtu d’un pantalon, d’une blouse bleue à raies blanches et coiffé d’un chapeau. Nous lui demandons si c’est de ces vêtements et de ce chapeau qu’il était couvert le jour de l’attentat commis sur la personne du jeune Hérault. Il répond : »J’étais coiffé de ce chapeau et vêtu de cette blouse. Mais j’ai changé de pantalon ».
D: Pourquoi avez-vous changé de pantalon?
R: Parce qu’aujourd’hui, c’est dimanche.
Sur notre invitation, le témoin nous montre le pantalon dont il était vêtu le jour de l’attentat. C’est un pantalon à raies bleues. Nous remarquons que le bas de la jambe gauche de ce vêtement est mouillé et souillé de boue, tandis que la jambe droite est sèche. Nous appelons l’attention du témoin sur cette particularité, et il nous dit : « Il n’y a rien d’étonnant que mon pantalon soit mouillé et taché de boue, car j’ai travaillé à la charrue pendant toute la matinée du samedi 28 mai. »
D: Mais alors, les deux jambes de ce pantalon devraient être mouillées et souillées de boue tandis qu’il n’y en a qu’une qui est mouillée. Le bas de la jambe droite est bien aussi souillé de boue mais il est sec.
R: Dans les chemins on se mouille souvent une jambe et non l’autre.
D: Cela est possible il est vrai. Il n’est pas moins digne de remarquer que le bas de la jambe gauche de ce pantalon est mouillé, tandis que la jambe droite est absolument sèche, de telle sorte qu’il semble que la jambe gauche de ce vêtement a été plongé dans l’eau à l’exclusion de l’autre.
R: Je ne dis pas que la jambe gauche de mon pantalon ne soit pas mouillée, mais les chemins sont si mauvais chez nous qu’il n’y a rien d’étonnant.
D : Vous disiez tout à l’heure que c’est en travaillant à la charrue que vous vous étiez ainsi mouillé et souillé de boue le bas de la jambe gauche de votre pantalon.
R: J’ai pu me mouiller aussi bien dans le chemin que dans le champ.
D: Portiez-vous des chaussettes le samedi 28 mai?
R: Non Monsieur, les jours ouvriers je n’en porte pas dans la belle saison.
D: Montrez-nous les sabots dont vous étiez chaussés?
R: Ce sont ceux que j’ai aux pieds. Nous les saisissons comme pièces à conviction; chacun d’eux est ferré. Nous saisissons aussi le pantalon mouillé et taché de boue humide au bas de la jambe gauche.
Lecture faite …
Les deux signatures.

Le père Thidet donne d’autres explications qui ne sont pas convaincantes.
Plusieurs interrogatoires vont suivre. Il passe rapidement de témoin à inculpé. Et de ce fait, le 29 mai vers 21h, François Thidet est conduit à la chambre de sûreté de Lignières. D’après Le Messager du Cher, « à son arrivée dans cette localité, il a failli être écharpé par la foule, qui veut voir en lui, l’assassin du jeune Hérault. ». La Démocratie du Cher évoque le nombre de 2.000 personnes présentes dans les rues.

Archives départementales du Cher.
Le lendemain, 30 mai, Adèle Thidet est interrogée, directement en tant qu’inculpée.
Extrait de l’interrogatoire d’Adèle THIDET, 24 ans, ménagères – 31 mai 1887.
D : Vous êtes inculpée d’avoir […], de concert avec votre père et de complicité avec lui, frauduleusement soustrait une somme de plus de 4.000 francs au préjudice de Sr Dagois.
R : Quand on n’a pas fait une chose, on ne peut pas dire qu’on la faite […]
D : […] Le 26 mai, jour du vol, vous étiez dans votre domicile, n’est-ce pas ?
R : Oui occupée à garder mes oisons dans la basse-cour de mon domicile et à confectionner des chemises pour le compte du Sr Fromentin, ancien maître d’école à Touchay. […]
D : Avez-vous parlé à Alexandre Hérault ?
R : Non Monsieur.
D : S’il était encore vivant, il vous démentirait probablement sur ce point. Mais avant de succomber sous les coups de son assassin, il a déclaré au brigadier de gendarmerie Brun et au Sr Dagois lui-même, qu’au moment où le vol a été commis, […] vous l’avez abordé et lui avez dit, pour s’éloigner sans doute du théâtre du vol, d’aller virer sa chèvre qui causait du dommage dans un champ vous appartenant. Or c’est absolument faux, […] Mais que signifiait cette feinte ?
R : Je n’ai pas causé à Hérault.
Le Sr Dagois dira plus tard que le petit Hérault lui avait confié que ce jour-là même, vers dix heures et demie du matin, la fille Thidet a passé plusieurs fois devant sa maison et c’est à ce moment-là qu’elle a demandé au petit Alexandre d’aller bouger sa chèvre.
À noter qu’on va retrouver également, à divers moments pendant l’enquête, des vêtements humides appartenant à la fille Thidet.
Elle est finalement arrêtée et, comme son père, conduite le 30 mai en fin d’après-midi à la chambre de sûreté de Lignières. Ils sont transférés le 31 mai à la maison d’arrêt de Saint-Amand.

À suivre…
Vous pouvez retrouver cet article et bien d’autres dans le hors-série de La Bouinotte sur les grands faits divers du Berry.
Des exemplaires sont disponibles à la vente dans nos locaux du Châtelet et sur notre site internet (lien ci-dessous).