Série de l'été : Le crime des Huilliers
Rappel : Le 26 mai 1887, un vol est commis à Touchay chez Claude Dagois. Plus de 4.000 francs sont dérobés. Les gendarmes et le juge de paix de Lignières se rendent sur place et interrogent des témoins dont le jeune Alexandre Hérault, 13 ans.
Deux jours plus tard, il est retrouvé mort dans une mare. Tout porte à croire qu’il a été assassiné.
Les soupçons du vol et du meurtre se portent rapidement sur François Thidet et sa fille Adèle. Ils sont arrêtés tous les deux le 30 mai et conduits à la maison d’arrêt de Saint-Amand-Montrond le 31.
Rebondissement le 4 juin : la fille Thidet, lors d‘un interrogatoire à Saint Amand, déclare savoir où se trouve l’argent volé. D’après elle, il a été placé dans un trou, dans le champ Viot, près de la maison familiale. Elle accuse implicitement son père d’avoir commis ce vol et d’avoir caché le butin. Le juge d’instruction et le procureur de la République, accompagnés des deux inculpés, se rendent aux Huilliers. La somme volée est retrouvée en partie (3.085 francs), à l’endroit indiqué par Adèle Thidet. Le père persiste à nier. Mais Adèle avoue : « Eh bien oui ! J’ai menti ! Je vais dire la vérité maintenant, c’est moi seule qui ai commis ce vol ! ». La reconstitution est faite dans la foulée. Mais rien ne prouve qu’elle ait été seule à commettre le vol.
PROCÈS VERBAL
L’an mil huit cent quatre vingt sept et le quatre juin ;
Nous Antonin Thiénard, juge d’instruction de l’arrondissement de Saint Amand (Cher),
Vu l’information ( ) contre le nommé Thidet François âge de 69 ans, cultivateur aux Huilliers commune de Touchay inculpé d’assassinat et contre Adèle Thidet, fille du prévenu et épouse du Sr Martinat demeurant au même lieu, inculpé de vol.
Nous étions accompagné de Monsieur Paul Delange, procureur de la République et assisté de M. Jean Sauvager commis greffier aux Huilliers, commune de Touchay sur le lieu du double crime d’assassinat et de vol reproché aux inculpés que nous avons fait conduire par l’intermédiaire de la gendarmerie. Où étant annoncé à la fille Thidet.
« Dans notre interrogatoire d’hier vous avez reconnu que votre père a déposé quelques heures après le vol commis le vingt six mai chez le sieur Dagois une somme de plus de 3.000 francs qui en est le produit. Dans un trou pratiqué dans le champs Viot avez-vous dit. Conduisez-nous dans ce champ et indiquez nous l’endroit du sol où cette somme est enfouie.»
L’inculpée qui défère à notre invitation, se dirige alors vers le champ Viot qui est distant de leur domicile de deux cent cinquante mètres environs et jouxte le champ de la maison dont une haie d’aubépine le sépare. Arrivée devant le milieu de cette haie ; l’inculpée nous désigne du pied une motte de terre qu’elle nous dit recouvrir la somme enfouie.
Effectivement ayant soulevé cette motte à l’aide d’une bêche, nous mettons à nu un sac en toile recouvrant un autre sac semblable d’où nous retirons 3.040 francs en pièces de vingt et neuf pièces de cinq francs en argent () une somme totale de 3.085 francs.
D : À la fille Thidet. Vous persistez n’est ce pas dans vos déclarations d’hier ; comme hier vous soutenez que cette somme a été déposée par votre père dans ce trou , quelques heures après le vol et quelle en était le produit que tout au moins c’est là votre conviction.
R : Oui Monsieur.
Lecture faite
Les trois signatures
Alors et hors la présence de sa fille nous faisons conduire par la gendarmerie chargée de son escorte l’inculpé Thidet père dans le champ Viot et chemin faisant pendant que nous traversons avec lui le champ de la maison nous lui disons « Persistez vous à soutenir que vous êtes demeuré étranger au vol commis chez Dagois le vingt-six mai dernier ? »
R : J’y persiste.
D : N’avez-vous enfouie aucune somme d’argent dans aucun de ces champs Dans le champ Viot par exemple ?
R : Non monsieur.
Alors nous invitons l’inculpé à nous suivre et arrivé avec lui devant la motte de terre qui recouvre la somme de 3.085 francs dont nous avons parlé et que nous avions replacée dans le trou où elle était déposée, nous disons à l’inculpée « Qu’est-ce qu’il y a sous cette motte ? »
R : Rien
D : Rien dites-vous ?
En soulevant la motte de terre nous mettons à nu le petit sac en toile d’où nous répandons sur le sol et sous les regards de l’inculpé visiblement ému les 3.085 francs.
D : Vous disiez tout à l’heure qu’il n’y avait rien d’enfoui sous cette motte d’herbe.
R : Cette somme là j’en suis innocent ; ce n’est pas moi qui l’ai apporté là.
D : C’est vous ! Votre fille le déclare !
R : Elle ne peut pas dire cela.
Alors nous confrontons avec la fille Thidet l’inculpé son père qui l’interpelle en ces termes : « Tu dis que c’est moi qui ai déposé cette somme dans cette motte d’herbe »
R : Oui je l’ai dit
D : Tu sais bien cependant que ce n’est pas moi.
R : Si je l’ai dit c’est parce que c’est vrai.
D : Non ce n’est pas vrai.
Alors après quelques minutes de réflexion la fille Thidet s’écrie : « Et bien oui ! J’ai menti ! Je vais dire la vérité maintenant. C’est moi seule qui ai commis ce vol ! »
Thidet père persiste à soutenir qu’il est demeuré étranger au vol qui lui est reproché .
Lecture faite
Les trois signatures
Reste l’assassinat, qui en est l’auteur ou qui en sont les auteurs ? On se rend devant la fosse. La fille Thidet est interrogée avec insistance. « C’est vous qui avez commis l’assassinat de ce jeune homme ? ». Elle nie toujours et donne des explications incohérentes. Mais quelques instants plus tard, en larmes, elle finit par avouer : « Oui c’est moi qui l’ai assassiné ». Elle l’a donc tué. Comment ? Elle explique, « avec un pieu de la barrière de notre champ ». Mais les détails qu’elles donnent manquent encore de crédibilité.
Nouveau déplacement, cette fois au cimetière de Touchay, où le cadavre du petit Hérault est présenté d’abord à la fille Thidet. On l’adjure « à regarder le cadavre de cet enfant et de lui demander le pardon de son crime ». Tout en sanglotant, elle garde le silence. Puis, c’est au tour du père Thidet d’être mis en présence du corps déjà en décomposition. Le juge rappelle « les nombreuses présomptions de culpabilité qui existent contre lui, relativement à sa participation à ce crime ». L’inculpé ne fait aucun aveu.

Mi-juin, on apprend que la fille Thidet aurait dit à sa codétenue : « qu’il valait mieux qu’un seul des deux soit pris » Bien sûr, Adèle Thidet va nier avoir confié secrètement cela.
Les interrogatoires des inculpés et les auditions de témoins se poursuivent durant les semaines qui suivent.
Le 27 juillet, Adèle Thidet change une fois de plus sa version des faits. Elle déclare qu’elle a commis ce vol avec le jeune Hérault… Le juge d’instruction n’est évidemment pas convaincu de cette nouvelle vérité. Alexandre avait une très bonne réputation, une enquête de moralité le prouve et son emploi du temps au moment du vol également.
Le procès d’assises à lieu au Palais Jacques Cœur à Bourges les 27 et 28 octobre qui suivent. Durant ces deux jours, François Thidet continue de nier toute implication. Sa fille, qui a épousé Jean-Baptiste Martinat quelques mois avant l’affaire est dans un état de grossesse avancé au moment du procès ( La Démocratie du Cher du 31 octobre 1887). Elle persiste à dire qu’elle a commis le vol de concert avec Alexandre Hérault, que son père est innocent et qu’elle a tué toute seule ce jeune adolescent. Le procureur général requiert la peine de mort pour les deux accusés. Les peines tombent : travaux forcés à perpétuité pour la fille Thidet (vol et meurtre – les circonstances atténuantes lui sont toutefois accordées), dix ans de réclusion pour le père (vol). Le 24 novembre suivant, les pourvois en cassation sont rejetés. François Thidet est incarcéré à la maison d’arrêt de Riom, Adèle se retrouve d’abord à celle de Rennes, puis plus tard à celle de Montpellier. Ils ne se reverront jamais.

Le 1er juillet 1888, Adèle Thidet écrit au juge d’instruction : « Je viens vous déclarer, trop tard pour moi bien malheureusement, que je ne suis nullement coupable du crime commis à Touchay […]. C’est aux sollicitations de mon père que j’ai eu le malheur de céder, il m’avait dit que c’était lui qui avait commis le crime, mais que je prenne la charge sur moi, que l’on me condamnerait à très peu de temps, qu’il serait acquitté lui, et qu’aussitôt sorti, il me ferait mettre en liberté. […] Je me vois pour toute ma vie en prison et je ne peux le supporter. Vous savez où est mon père, veuillez lui faire dire la vérité. [.… ]». Pas de suite. Il meurt en prison le 11 juillet 1895, à l’âge de 72 ans. Quant à sa fille, sa peine de travaux forcés à perpétuité est réduite en 1896 à 20 ans. Elle bénéficie de trois remises de peine. Mais c’est en prison qu’elle décède le 15 mai 1908 à l’âge de 45 ans. Ils emportent leurs secrets dans leur tombe et nous laissent avec des questions sans réponses.

Quelques années après le crime, une croix est érigée devant la fosse, au bord de la route. Aujourd’hui la fosse et le monument de pierre sont toujours là, mais la croix elle-même, tout en haut (en pierre ou en fer) a disparu, sans doute tombée et enfouie sous l’humus. On peut lire sur le socle la gravure suivante : « En expiation du meurtre d’Alexandre Hérault le 28 mai 1887 à midi ». Avec comme signature : « La Paroisse » qui a financé le monument.

Photo Pascal Roblin – Mars 20261
Quelques anciens habitants de Touchay et des environs gardent un vague souvenir de cette mystérieuse affaire. Mais ce sont surtout nos amis les Thiaulins de Lignières qui perpétuent l’histoire mortifère du petit Alexandre en chantant parfois, lors de leurs assemblées, l’une des deux complaintes du crime de Touchay…


Vous pouvez retrouver cet article et bien d’autres dans le hors-série de La Bouinotte sur les grands faits divers du Berry.
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